Mon été 1987 " Samedi 10 août, Ma montre"

Samedi 10 août                                 

MA MONTRE

C’est ma fête aujourd’hui, mais personne ne le sait. Je me doute bien que mes parents ont les yeux collés sur le calendrier en pensant à moi, car chez nous tout est prétexte au petit cadeau ou à la petite attention. C’est maintenant que je me rends compte que leur absence me fait cruellement souffrir et cela me rend encore plus fragile. Donc, mes pensées, ce matin, sont en France. De toute manière avec Fatima, c’est tous les jours ma « fête ». Voilà que je retrouve mon humour, maintenant !

 

Écrire tous les soirs, me permet de rester Française dans ma tête, de savoir quel jour nous sommes et surtout de laisser une trace de mon passage ici au cas où il m’arriverait quelque chose de malheureux ou qui mettrait ma vie en danger. Et puis surtout, ça me permet de remplir ce quotidien morne et long lorsqu’Abdel ne peut venir. Le jeune hippie avec qui j’ai fait le voyage jusqu’à Bandol avait raison : une bonne engueulade n’est rien par rapport aux conséquences de certaines situations. Mon entêtement est en train de me jouer désormais des tours et je ne suis pas sûre de tenir le coup bien longtemps.

En allumant une cigarette algérienne, je décide d’aller au marché noir m’acheter des Américaines. J’en ai assez de fumer celles du pays. Elles s’éteignent sans arrêt. J’ai remarqué l’autre jour, en allant à la poste, deux jeunes garçons d’environ quinze ans qui en vendaient  sous le manteau. Le terme n’est pas exact car, malgré l'illégalité de leur commerce, ils avaient tranquillement exposé les cigarettes sur des caisses, pas même à l’abri des regards. Je dois pour cela sortir à nouveau de ma prison et braver l’extérieur. Accompagnée de mes petites complices et amies, nous y allons courageusement. Je n’ai plus d’argent. Mais je sais qu’en négociant bien cela devrait marcher. En Corse, je suis habituée au troc dans les rues. Pourquoi pas à Zéralda ? Quand ils me voient les approcher, ils se mettent sur leur garde. On sent que, malgré leur jeunesse, ils ont l’habitude de se débrouiller. Il est vrai qu’en Algérie, les enfants, jusqu’aux plus petits, sont dégourdis ; pourtant protégés et allaités par leur mère sans limites d’âge, ils vivent dehors et ont l’habitude d’affronter l’extérieur rapidement. Après une longue discussion, en français bien évidemment, nous parvenons à un accord : ma montre contre une cartouche de Wintson. J’accepte, non sans hésitation, mais j’accepte. Cela me coûte de la céder. C’est un cadeau de mes parents. Si je reste trop longtemps dans ce pays que va-t-il me rester à négocier ?  

De toute façon, actuellement, je n’en ai pas réellement besoin. Je vis désormais à l’heure de l’Islam.   

Je rentre donc avec ma cartouche de cigarettes, mais le poignet gauche vide.

Je ne peux pas demander de l’argent à Abdel. Je dois essayer de subvenir à mes besoins comme une « grande fille ». Ce n’est pas ce que je voulais prouver à mon père…  

Texte@Laura Mare

A suivre !

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