Mon été 1987 "Mardi 12 août, Prise au piège"

Mardi 12 août           

PRISE AU PIÈGE

Les jours passent et ne se ressemblent pas avec mon hôtesse. Un jour Mrs Jackyl, un autre Mrs Hyde… Aujourd’hui c’est Mrs Hyde... J’appréhende chaque matin car je ne sais jamais comment la trouver. Abdel vient de m’appeler… Il va de moins en moins bien. Il ne me le dit pas, mais je le sens à sa voix. Je n’ose pas lui poser de questions. Je sais qu’il se préoccupe de mon sort et qu’il ne sait plus quoi faire de moi. Je sais aussi qu’il tiendra sa promesse envers mon père : celle de me protéger. Depuis mon arrivée à Zéralda, nous nous voyions pas comme nous l’aurions souhaité. Son travail lui prend énormément de temps et je n’ai pas de véhicule pour aller à Alger. Nous sommes à trente-cinq kilomètres l’un de l’autre. Mais prisonniers chacun de notre côté. Finalement, même si peu de distance nous sépare, nous ne sommes pas plus heureux. Je regarde nos photos jour après jour. Cela me donne la force de continuer à espérer dans ce foutu pays. Je ne tiendrai pas encore très longtemps. Je commence vraiment à manquer d’oxygène dans cette situation qui ne rime à rien.

 

Ayant besoin d’argent, je décide, sur un coup de tête, d’aller échanger mes trois pots de crème qu’il me reste, au marché noir. Par malchance, j’ai beau fouiller dans toutes mes affaires, je ne les trouve pas. Je dois me rendre à l’évidence : ils ont disparu. On me les a dérobés. En une fraction de seconde, je repense à hier. Tout est clair dans mon esprit… Je trouvais l’attitude de Fatima étrange, trop gentille à mon égard, presque amicale. Je ne peux l’accuser directement, car quoi que je pense, je n’oserai pas lui en parler. Cela se retournerait contre moi… Sa parole contre la mienne. Le jugement sera vite fait entre l’accueillante Fatima et la putain française. Prudente, je laisse couler pour ne pas envenimer la situation.

Je ne crois pas au hasard, et là, j’obtiens la vérité sans le vouloir, à force de patience (ce que j’ai acquis ici).

En début d’après-midi, ses deux vipères de copines sont revenues lui rendre visite pour lui annoncer une bonne nouvelle. Cette fois, en plus de leur maquillage de clown, elles étaient badigeonnées de henné de la tête aux pieds. Les femmes, en terre musulmane, c’est une tradition, se tatouent au henné pour les fêtes et les événements importants. Le scoop, c'est que le futur mari de l’institutrice vient de trouver un logement : ils vont donc pouvoir se marier. Je ne me suis pas encore montrée, et de ma cachette, j’entends toute la conversation qui se déroule, pour je ne sais quelle raison, en français. Je suis au bord des larmes tant je suis heureuse pour son avenir. Me croyant dans la chambre, Fatima lui offre un présent à cette occasion. Et quel présent ? Mes trois pots de crème. Hors de moi, j’ai bondi dans la salle à manger en la traitant de tous les noms. Même de quelques noms en arabe appris avec les filles. À cet instant, j’avais pris le dessus. Je me fichais des conséquences, je me fichais de savoir qu’elle pouvait me maudire jusqu’à la fin de ses jours ou m’expulser de son domicile. J’étais nerveusement en train de craquer et après tout ce qu’elle m’avait fait endurer, j’avais besoin d’évacuer ma hargne et mon agressivité. Tout ce que je gardais en moi depuis des jours sortait de ma bouche naturellement. Cette fois-ci, c’est Fatima qui a eu peur. Après un mouvement de recul, je l’ai vue baisser les yeux devant ses amies. Et là, sur son visage, j’ai lu toute la honte transformer son regard. Après cet incident, je suis repartie, telle une furie, m’enfermer dans la chambre jusqu’au soir, pour me calmer. J’attendais à tout instant de la voir venir pour me jeter dehors. Mais il n’en fut rien. En y réfléchissant, je me suis détestée. Il est vrai que ces femmes n’ont aucun plaisir simple. En France, par exemple, nous allons chez le coiffeur comme on va chercher son pain. Pas en Algérie. Du moins, pas les plus pauvres. Et Allah, s’il m’écoute, ferait bien de changer les choses pour elles.

Le soir, au repas, nous n’en parlerons pas. Elle est même très douce avec moi, mais ses yeux restent baissés. Ils ne croisent pas mon regard. Nous souffrons toutes les deux. Le comble dans tout cela : l’institutrice est repartie avec ses trois pots de crème ; au moins, il y en a une qui est heureuse ce soir.

Texte@Laura Mare

A suivre !

 

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