"Mon été 1987, Jeudi 15 août, L'enfer"

Le passage qui va suivre m'a transformée à jamais. Celles qui l'ont vécu savent de quoi je parle.

Jeudi 15 août             

L’ENFER

Lorsque je me suis levée pour aller boire mon café, comme je le fais à l’accoutumée, le silence régnait. L’appartement était vide…Personne autour de moi, que mon ombre pour amie. Je me suis sentie perdue et effrayée. Ils sont partis sans me dire au revoir. Les recommandations de Fatima m’ont troublée et j’ai paniqué. Mon premier geste est d’appeler Abdel. Mais elle avait à nouveau ôté les fusibles. J’ai eu beau les chercher, cette fois, ils restaient introuvables. Complètement perdue, j’ai décidé de ne pas suivre les conseils de Fatima. Je devais absolument téléphoner à Abdel. La seule solution à ma connaissance était d’aller jusqu’à la poste. Traverser tout le village, mais cette fois, seule…J’ai essayé de me raisonner en me disant qu’elle n’était pas si loin.

Je prends mon courage à deux mains et je claque la porte en oubliant que je n’ai pas de clé. Mon seul objectif est de joindre Abdel, après j’improviserai pour rentrer. Dans la rue principale, il n’y a pas âme qui vive, vu ce soleil écrasant. Juste un vieil homme qui me poursuit, en traînant une chaise. Il veut quelque chose de moi que je refuse de lui donner. Je me mets à courir devant moi sans savoir où je vais. Je me retrouve sur le chemin isolé de la plage. Et là, trois hommes, sortis de nulle part, me regardent avec insistance. Pour la première fois depuis que je suis ici, je baisse les yeux, en pensant qu’ils ne me verront pas.

Malheureusement, il n'en est rien. Ils se rendent compte que je ne suis pas Algérienne… Ils rient fort, très fort, d’un rire vulgaire. Je les entends encore, cela résonne dans ma tête. Même au moment où j’écris, je pense à eux. Je ne peux m’enfuir, ils m’encerclent. Ils me bousculent violemment et me jettent à terre. Je pense vivre ma dernière heure. Le temps s’est arrêté, et Allah a déserté… Le couteau sous la gorge, ils s’amusent avec mon corps pendant un laps de temps indéfini. Dans ma tête, je vois défiler mes vingt premières et peut-être dernières années… Ils vont certainement me tuer après. Eh bien non ! Ils repartent comme si de rien n'était. Me laissent là, à terre, dans la poussière, dans mon sang et ma souffrance. Pour eux, cela n’aurait servi à rien de me tuer. Je l’ai compris par la suite…Je suis une putain française.

Difficilement, je me lève, j’ai mal partout, dans mon corps et dans ma tête. Je ne sais pas par quel miracle j’arrive à me traîner jusqu’à l’immeuble. Je m’allonge sur le palier de l’appartement de Fatima en espérant qu’ils vont rentrer. Je tremble de tous mes membres. Je réalise enfin que je suis vivante. Mal en point, mais vivante…Je peux déverser ma rage et mon chagrin à travers mes sanglots. Je suis finie et je pense au suicide. Et puis, je me ravise. Quelque chose en moi a changé. À ce moment-là, je décide de vivre et de m’imposer dans cet univers masculin.  

Recroquevillée en chien de fusil, j’essaie de retrouver mes esprits. Mais je n’arrive pas à dormir. J’ai froid, j’ai faim et surtout j’ai mal. Dans un sursaut, je me rends compte que je n’ai pas pu joindre Abdel. Il ne se doute de rien car il doit penser que je suis en sécurité avec sa famille. Malheureusement, la réalité est tout autre. Je pense à mon père très fort. J’aimerais tellement qu’il soit là. Bienvenue en enfer !

Texte@Laura Mare

A suivre !

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