Mon été 1987 "Mardi 19 août, Sidi Féruj"

Mardi 19 août   

SIDI FERUJ

La faim m’a réveillé et m’a poussée à descendre jusqu’au restaurant du complexe. Je suis à peine assise et déjà je me fais insulter. Je n’ai pas eu le temps de passer ma commande. C’est le ventre vide que je remonte en courant me cloîtrer dans ma chambre. Que vais-je devenir ? Cette agressivité permanente m’use et me détruit à petit feu. Est-ce un délit d’être Française ? De vouloir simplement exister en tant qu’être humain ? Quel est mon crime ? Celui d’être une femme ? Je suis tellement fragilisée par toute cette accumulation d’évènements plus ou moins graves que je n’en peux plus. De France, le seul lien qu’il me reste, à part mes vêtements, c’est un cahier Clairefontaine et un stylo Bic.

Une douche me ferait du bien pour me laver de tous mes maux. C’est pourtant impossible car malgré le luxe de la chambre, il n’y a pas d’eau.

C’est impensable de voir qu’une chose simple chez nous se transforme en épreuve ici. L’eau en est l’exemple. Dans certains pays, celle-ci est rare, un vrai trésor identique à l’or. Notre civilisation occidentale ne peut imaginer cela.

Je n’en peux plus de rester enfermée. N’ayant plus de montre, n’entendant pas la voix de l’imam, je me décide à sortir. Il ne peut, de toute façon, plus rien m’arriver de pire. C’est déjà fait. Même la mort me délivrerait. À mesure que je me hasarde dehors, je me rends compte de la beauté du paysage. Mais cela ne me touche plus. Respirer l’air à pleins poumons me remonte le moral. À quelques pas du complexe se trouve une camionnette tenue par deux jeunes gens qui vendent des frites et des hamburgers. Ils me font signe d’avancer dans leur direction. J’ai terriblement faim, mais je ne veux pas mendier. Abdel paie déjà tout pour moi, mes parents et sa mère ont mes dettes sur leur dos et je n’ai plus un dinar pour manger. C’est lamentable. On se croirait dans Cendrillon.

Ils sont heureux de voir un visage français, me demandent ce qui m’a poussée à venir en Algérie. Je ne les regarde pas. Je baisse les yeux comme une véritable musulmane. Terrifiés par mon comportement, ils sentent ma détresse et ma souffrance et généreusement ils m’offrent un hamburger. Je le dévore.

Ces deux jeunes garçons, Français d’origine algérienne, m’expliquent que cela fait trois étés qu’ils installent leur camionnette devant le complexe pour se faire de l’argent. Cela leur permet de payer leurs études. Ils vivent en Haute-Loire.

Nous sympathisons et je leur narre mon histoire. S’inquiétant de mon sort, ils m’intiment de rentrer en France sur-le-champ.

Quand Abdel arrive, je suis assise devant l’hôtel. Il ne tient plus le coup. Je sens qu’il n’en peut plus lui aussi. Et qu’il souhaite me voir retourner en France. Que mes parents m’attendent. Il est vrai qu’il n’y a plus d’espoir. Cette fois on y est. J’en étais sûre. Je dois refaire mes sacs demain matin. C’est ma deuxième et dernière nuit à Sidi-Féruj… Ici ou ailleurs, où est la différence au point où nous en sommes ?

Texte@Laura Mare

A suivre !

Panier

Le panier est vide