Mon été 1987 " Mardi 20 août, (suite) Dernière nuit en Algérie"

Mardi 20 août (suite)

DERNIÈRE NUIT EN ALGÉRIE

Abdel, arrive enfin. Je ne le vois pas tout de suite car je pensais le voir surgir en voiture. Mais il n’en est rien. Où a-t-il laissé la voiture ? Il est là, devant moi, à pied et blessé. Je suis presque sûre qu’il s’est accroché avec son père. Par pudeur et par honte, je ne lui pose aucune question… Je m’inquiète et je m’en veux que notre histoire tourne au cauchemar. À ce moment, je réalise que je lui ai fait plus de mal que de bien. Je pensais que l’amour n’avait pas de frontières, que les sentiments étaient plus forts que la différence. Je me suis trompée. Nous prenons un car, mon premier trajet ainsi, sans connaître la destination. Je ne sais pas où nous allons et j’ai trop souffert pour m’en préoccuper. L’important est que je suis avec lui. À présent, je ne risque plus rien car il me protège. Pendant le trajet, il m’explique qu’il a appelé mes parents et que mon retour en France est prévu pour demain. Je suis éreintée, salie par ce viol, mais ma douleur est tout autre… Je n’ai pas envie de le laisser dans cette misère.

Nous descendons du bus. Devant une casbah, je vois Abdel discuter avec un homme qu’apparemment il connaît. Je n’arrive pas à lui donner un âge car son visage est durci par la vie difficile qu’il a sans doute menée. Il accepte de nous recevoir sans nous juger. Sa tolérance vient du fait qu’il a vécu longtemps en France. Un homme intelligent qui, tel un caméléon, change de comportement en fonction de l’environnement qu’il côtoie. Le contraste est impressionnant entre son comportement occidental avec nous et très africain avec ses épouses. Cela me donne des frissons. Il nous accueille à bras ouverts et nous fait entrer. Nous passons devant une pièce, où j’aperçois, assises à même le sol, deux femmes voilées qui n’osent même pas nous regarder. Elles ont l’air très jeunes, mais il nous est interdit de les approcher. La pièce où elles se trouvent doit être la cuisine. Enfin, il me semble, car il n’y a pas de mobilier. Il est difficile de savoir à quoi correspondent les pièces, car elles sont rarement meublées. Ayant l’habitude de manger par terre, autour des plats, les Algériens n’ont pas besoin de superflu. J’ai eu la chance, dans la famille d’Abdel, d'avoir gardé ce rythme de vie à l’occidentale car ils ne manquaient de rien et étaient meublés correctement.  

L'homme nous emmène dans le salon. Je le pense car il y a un canapé, vétuste, mais un canapé. C’est là que nous allons dormir. Il est correct avec moi, mais distant… La discussion qu’il va avoir avec Abdel ne se fait pas devant moi. Je n’ai pas le droit d’y participer, car malgré sa gentillesse, je suis chez lui à Alger et je reste une femme.

À même le sol, je m’allonge pour essayer de me reposer. C’est impossible : j’entends de nouveau, comme au début de mon séjour ici, la voix de l’imam. Et je reproduis exactement la même chose qu’avant mon départ de France : je m’imprègne de tout en me disant que je ne reviendrai pas. C’est l’anniversaire de maman. Cette fois, j’aimerais téléphoner, mais il n’y a pas d’appareil.

Je passe la nuit entière à pleurer. Malgré la fatigue qui s’accroît, je n’ai pas sommeil. Je ne me souviens plus de mon dernier repas et cela m’est égal. Je ne pense plus à mon sort. Je me préoccupe seulement d’Abdel. Que va-t-il devenir ? Même si j’ai échoué, je suis vivante. J’ai grandi et je suis prête à accepter enfin l’engueulade de mon père.

Texte@Laura Mare

A suivre !

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