Régulièrement, vous aurez en page d’accueil, de petits éditos exprimant mes humeurs, mes émotions, mes coups de gueule, mes petits bonheurs ; toujours avec franchise, sans langue de bois !

Mardi 19 août   

SIDI FERUJ

La faim m’a réveillé et m’a poussée à descendre jusqu’au restaurant du complexe. Je suis à peine assise et déjà je me fais insulter. Je n’ai pas eu le temps de passer ma commande. C’est le ventre vide que je remonte en courant me cloîtrer dans ma chambre. Que vais-je devenir ? Cette agressivité permanente m’use et me détruit à petit feu. Est-ce un délit d’être Française ? De vouloir simplement exister en tant qu’être humain ? Quel est mon crime ? Celui d’être une femme ? Je suis tellement fragilisée par toute cette accumulation d’évènements plus ou moins graves que je n’en peux plus. De France, le seul lien qu’il me reste, à part mes vêtements, c’est un cahier Clairefontaine et un stylo Bic.

Une douche me ferait du bien pour me laver de tous mes maux. C’est pourtant impossible car malgré le luxe de la chambre, il n’y a pas d’eau.

C’est impensable de voir qu’une chose simple chez nous se transforme en épreuve ici. L’eau en est l’exemple. Dans certains pays, celle-ci est rare, un vrai trésor identique à l’or. Notre civilisation occidentale ne peut imaginer cela.

Je n’en peux plus de rester enfermée. N’ayant plus de montre, n’entendant pas la voix de l’imam, je me décide à sortir. Il ne peut, de toute façon, plus rien m’arriver de pire. C’est déjà fait. Même la mort me délivrerait. À mesure que je me hasarde dehors, je me rends compte de la beauté du paysage. Mais cela ne me touche plus. Respirer l’air à pleins poumons me remonte le moral. À quelques pas du complexe se trouve une camionnette tenue par deux jeunes gens qui vendent des frites et des hamburgers. Ils me font signe d’avancer dans leur direction. J’ai terriblement faim, mais je ne veux pas mendier. Abdel paie déjà tout pour moi, mes parents et sa mère ont mes dettes sur leur dos et je n’ai plus un dinar pour manger. C’est lamentable. On se croirait dans Cendrillon.

Ils sont heureux de voir un visage français, me demandent ce qui m’a poussée à venir en Algérie. Je ne les regarde pas. Je baisse les yeux comme une véritable musulmane. Terrifiés par mon comportement, ils sentent ma détresse et ma souffrance et généreusement ils m’offrent un hamburger. Je le dévore.

Ces deux jeunes garçons, Français d’origine algérienne, m’expliquent que cela fait trois étés qu’ils installent leur camionnette devant le complexe pour se faire de l’argent. Cela leur permet de payer leurs études. Ils vivent en Haute-Loire.

Nous sympathisons et je leur narre mon histoire. S’inquiétant de mon sort, ils m’intiment de rentrer en France sur-le-champ.

Quand Abdel arrive, je suis assise devant l’hôtel. Il ne tient plus le coup. Je sens qu’il n’en peut plus lui aussi. Et qu’il souhaite me voir retourner en France. Que mes parents m’attendent. Il est vrai qu’il n’y a plus d’espoir. Cette fois on y est. J’en étais sûre. Je dois refaire mes sacs demain matin. C’est ma deuxième et dernière nuit à Sidi-Féruj… Ici ou ailleurs, où est la différence au point où nous en sommes ?

Texte@Laura Mare

A suivre !

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Dimanche 18 août     

CHANGEMENT DE DOMICILE

Remise plus ou moins sur pied, j’appelle enfin à Abdel. Mon amie égyptienne connaît une dame de la cité qui a le téléphone. Je l’embrasse tendrement et lui fais promettre de garder mon secret. Abdel arrive rapidement, furieux contre sa famille. Il me pensait sincèrement avec eux. Il frappe à la porte de chez sa tante. C’est l’oncle qui ouvre. Il a l’air seul. Il croyait, trouvant l’appartement vide, que j’étais avec Abdel. En fait, pendant quarante-huit heures, personne ne se souciait de mon devenir... J’ai juste le temps de reprendre mes affaires et nous partons en voiture.

Nous sommes ensemble, mais je suis mal à l’aise. Ce terrible poids m’empêche d’être naturelle. Abdel décide de m’emmener dans un complexe de vacances, appelé Sidi-Féruj. Il pense que là-bas, ils accepteront de me céder une chambre.

En arrivant devant ce bel endroit qui jure avec l’environnement traditionnel et les casbahs, je pense que je devrais rentrer dans mon pays. Mais je reste silencieuse. Le hall du complexe est immense et ultra-moderne. Ce contraste avec Zéralda est surprenant, mais après ce que je viens d’endurer…plus rien ne m’émeut.

Assise sur une chaise, je regarde Abdel me négocier une chambre. Je sais qu’il ne restera pas à mes côtés. Je suis triste de le voir de plus en plus fatigué. Mais vu mon état général, je n’ai plus la force de me battre, d’avancer. J’essaie de lutter de toutes mes forces pour ne pas appeler mes parents. Je ne sais plus où j’en suis…Je suis là maintenant, ce matin encore chez mon amie égyptienne, il y a deux jours cette agression et avant Fatima… Et puis, en continuant à faire marche arrière dans mes souvenirs, je remonte jusqu’à ma décision de partir. J’en viens même à penser au conseiller de l’agence de voyages. Ils avaient finalement tous raison. Difficile de l’admettre, mais c’est la réalité.

Je comprends désormais que l’amour a des frontières, les cultures et la religion sont plus fortes que les sentiments.

Abdel, ne va pas mieux, épuisé et las de cette situation, je le sens de plus en plus distant. Il m’aide à porter mes bagages, le plus lourd est dans ma tête… Je sais qu’il a téléphoné mes parents et qu’ils ont peur pour moi. S’ils savaient qu’il est trop tard pour avoir peur !

Il m’embrasse et repart pour Alger.  

Texte@Laura Mare

A suivre !

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Vendredi 16 août       

L’ÉGYPTIENNE

Après une nuit sans sommeil et peuplée de mauvais rêves… À chaque bruit dans l’escalier, j’avais peur qu’ils reviennent. Je n’osais plus ni respirer, ni bouger. Une dame noire que je n’ai jamais vue me trouve là, sur le palier. Elle me parle gentiment et m’aide à me relever. Dans ses grands yeux sombres, je lis toute sa compassion. Le sang collé le long de mes jambes, mes vêtements abîmés : pas besoin d’explication, elle devine mon cauchemar. Je la vois poser ses doigts sur la main de Fatma (une médaille comme nous la Vierge Marie) et sans que je m’attende à une telle réaction, elle se met à hurler. Elle jure en arabe et a honte de ses compatriotes. Elle m’aide à marcher jusqu’à son appartement qui se trouve à l’étage au-dessous. Comme une enfant, je vais la laisser me déshabiller, me laver et me dorloter. Cela me fait du bien. Je manque cruellement de tendresse maternelle et je m’en aperçois subitement. Tel un nourrisson, j'ai besoin de ma maman. Cette femme est fantastique. Elle vit ici depuis peu car son mari est Algérien. Elle connaît le racisme, elle est Égyptienne et noire de surcroît. Elle a quatre enfants de six à quinze ans, ils sont chaleureux et fraternels avec moi. Elle m’offre l’hospitalité sans me juger, sans me poser de questions. Je suis son invité, me dit-elle. Elle m’interdit même de participer aux tâches ménagères. Je lui explique que mon petit ami est à Alger et que je dois le prévenir. Elle me demande de récupérer avant de l'appeler. Elle aimerait m’emmener avec elle en Égypte car elle craint pour ma vie. Je lui dis que c’est impossible pour deux raisons : la première, je ne peux pas trahir Abdel ; la seconde, je ne suis pas vaccinée pour ce pays.

J’ai suivi finalement son conseil… J’ai dormi, paraît-il, presque quarante-huit heures. Il est vrai que j’ai un trou noir durant lequel je suis restée muette et amnésique… Le besoin sans doute de me retrouver avec moi-même et de digérer ce coup dur : un viol collectif. Personne ne doit savoir ce que j’ai subi. Je me sens salie et meurtrie à jamais. Si Allah est grand comme les hommes le disent, ils paieront...

Texte@Laura Mare

A suivre !

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Le passage qui va suivre m'a transformée à jamais. Celles qui l'ont vécu savent de quoi je parle.

Jeudi 15 août             

L’ENFER

Lorsque je me suis levée pour aller boire mon café, comme je le fais à l’accoutumée, le silence régnait. L’appartement était vide…Personne autour de moi, que mon ombre pour amie. Je me suis sentie perdue et effrayée. Ils sont partis sans me dire au revoir. Les recommandations de Fatima m’ont troublée et j’ai paniqué. Mon premier geste est d’appeler Abdel. Mais elle avait à nouveau ôté les fusibles. J’ai eu beau les chercher, cette fois, ils restaient introuvables. Complètement perdue, j’ai décidé de ne pas suivre les conseils de Fatima. Je devais absolument téléphoner à Abdel. La seule solution à ma connaissance était d’aller jusqu’à la poste. Traverser tout le village, mais cette fois, seule…J’ai essayé de me raisonner en me disant qu’elle n’était pas si loin.

Je prends mon courage à deux mains et je claque la porte en oubliant que je n’ai pas de clé. Mon seul objectif est de joindre Abdel, après j’improviserai pour rentrer. Dans la rue principale, il n’y a pas âme qui vive, vu ce soleil écrasant. Juste un vieil homme qui me poursuit, en traînant une chaise. Il veut quelque chose de moi que je refuse de lui donner. Je me mets à courir devant moi sans savoir où je vais. Je me retrouve sur le chemin isolé de la plage. Et là, trois hommes, sortis de nulle part, me regardent avec insistance. Pour la première fois depuis que je suis ici, je baisse les yeux, en pensant qu’ils ne me verront pas.

Malheureusement, il n'en est rien. Ils se rendent compte que je ne suis pas Algérienne… Ils rient fort, très fort, d’un rire vulgaire. Je les entends encore, cela résonne dans ma tête. Même au moment où j’écris, je pense à eux. Je ne peux m’enfuir, ils m’encerclent. Ils me bousculent violemment et me jettent à terre. Je pense vivre ma dernière heure. Le temps s’est arrêté, et Allah a déserté… Le couteau sous la gorge, ils s’amusent avec mon corps pendant un laps de temps indéfini. Dans ma tête, je vois défiler mes vingt premières et peut-être dernières années… Ils vont certainement me tuer après. Eh bien non ! Ils repartent comme si de rien n'était. Me laissent là, à terre, dans la poussière, dans mon sang et ma souffrance. Pour eux, cela n’aurait servi à rien de me tuer. Je l’ai compris par la suite…Je suis une putain française.

Difficilement, je me lève, j’ai mal partout, dans mon corps et dans ma tête. Je ne sais pas par quel miracle j’arrive à me traîner jusqu’à l’immeuble. Je m’allonge sur le palier de l’appartement de Fatima en espérant qu’ils vont rentrer. Je tremble de tous mes membres. Je réalise enfin que je suis vivante. Mal en point, mais vivante…Je peux déverser ma rage et mon chagrin à travers mes sanglots. Je suis finie et je pense au suicide. Et puis, je me ravise. Quelque chose en moi a changé. À ce moment-là, je décide de vivre et de m’imposer dans cet univers masculin.  

Recroquevillée en chien de fusil, j’essaie de retrouver mes esprits. Mais je n’arrive pas à dormir. J’ai froid, j’ai faim et surtout j’ai mal. Dans un sursaut, je me rends compte que je n’ai pas pu joindre Abdel. Il ne se doute de rien car il doit penser que je suis en sécurité avec sa famille. Malheureusement, la réalité est tout autre. Je pense à mon père très fort. J’aimerais tellement qu’il soit là. Bienvenue en enfer !

Texte@Laura Mare

A suivre !

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Mercredi 14 août

PRÉPARATIFS

En me levant, je découvre Fatima dans sa chambre, affairée à préparer des valises. Après les moments précieux de mardi, je vais à la cuisine prendre mon café sans la déranger. Il est vrai qu’elle ne doit plus se sentir chez elle depuis mon arrivée. Je deviens encombrante pour tout le monde. Ma présence devient de plus en plus pesante. Et je le comprends tout à fait.

Je savoure mon café, assise par terre, sur le balcon. Le soleil est déjà chaud, les enfants jouent dehors et son époux est au travail. Ce silence apaisant est fragile, autant l’apprécier.

Elle vient me rejoindre et m’embrasse comme elle ne l’a jamais fait. Elle est semblable à la veille, c’est-à-dire chaleureuse. Après ce moment de tranquillité partagée, elle me prévient qu’ils s’absentent pour le week-end. Ils partent rejoindre la famille de son mari originaire de Kabylie. Elle ajoute qu’ils me laissent l’appartement, que cela ne pose aucun problème. De toute façon, ai-je le choix ? Je n’ai pas d’adresse où aller.

Cependant, je ne dois pas, me dit-elle, sortir seule, répondre au téléphone, me montrer au balcon et je ne dois surtout pas ouvrir la porte d’entrée à personne.

En fait, me cacher. Je n’écoute plus ses recommandations qui m’attristent, je suis déjà dans mes pensées.

Abdel sait-il que je reste seule à Zéralda ?

Et s’il me téléphone ?

Je suis au bled depuis dix-sept jours seulement et pourtant j’ai l’impression d’être ici depuis une éternité. Si je fais le bilan de ces deux dernières semaines, à part quelques moments agréables, j’ai vécu en léthargie totale, tel un légume. Je suis en prison contre mon gré. La liberté dont je rêvais s’est transformée peu et peu et rapidement en cauchemar. Je suis soumise à mon tour sous l’influence des lois islamiques…

C’est tout à fait normal qu’ils vivent leur vie sans moi. J’espère seulement que Fatima a eu la présence d’esprit et la délicatesse de prévenir Abdel.

Je ne le sais pas encore, mais c’est la toute dernière fois que je vois Fatima.

Texte@Laura Mare

A suivre !

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