Régulièrement, vous aurez en page d’accueil, de petits éditos exprimant mes humeurs, mes émotions, mes coups de gueule, mes petits bonheurs ; toujours avec franchise, sans langue de bois !

Jeudi 8 août   

LA GRAND-MÈRE

Ce jeudi nous sommes conviés à déjeuner à Alger, dans l’appartement du père d’Abdel. Je ne sais pas si moi aussi je suis invitée directement, mais il est certain que je suis de la partie. Il fait chaud dans la voiture. Je suis avec les trois enfants à l’arrière et comme nous ne roulons pas vite, vu l’état cahoteux des routes, nous subissons les amortisseurs fatigués. Nous arrivons en entier, mais en nage. L’appartement est situé au plein cœur de la capitale. Je n’ai plus l’habitude de voir autant de monde à la fois. Toute cette foule… une majorité d’hommes pour ne pas changer, qui courent dans tous les sens. Les bruits des klaxons, de la musique, de la ville tout simplement me font sursauter. Je suis devenue une vraie sauvage depuis que je reste cloîtrée à Zéralda. Mais cela me fait du bien de voir que la vie existe encore en dehors de mon existence. Ici, il n'y a d'ailleurs qu'Abdel qui se soucie de la mienne.

Lire la suite : Mon été 1987 "Jeudi 8 août, La grand-mère"

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Mercredi 7 août                     

LETTRE À MAMAN

« Ma petite maman,

À travers cette carte, je viens te dire que tout va bien. Je suis choyée comme une princesse. Je t’écris au travail pour ne pas affronter papa. Je n’ai pas encore assez de courage. Le soleil est toujours présent. Gros gros bisous.

Ta fille qui t’aime très fort. »

Sur une carte postale, on ne peut en mettre plus et c’est un grand soulagement. Ma plume tremble à mesure de mes écrits. Il m’est difficile de mentir encore. J’ai l’impression de la trahir une deuxième fois. Mais maman est perspicace. Elle me connaît et va lire, je pense, à travers les lignes. Au fond du cœur, je ne sais pas qui je rassure… Elle ou moi ?

Maintenant, je dois aller jusqu’à la poste. C’est plus prudent d’être accompagnée. J’emmène les filles avec moi. Elles sont ravies. La poste se situe à l’entrée de Zéralda. Nous devons traverser tout le bled. Cette fois-ci, je prends des précautions. Je garde ma deuxième peau : ma djellaba violette.

Les enfants s’accrochent à moi ou plutôt je m’accroche à elles.

La chance est avec nous : en plein milieu d’après-midi, les gens se calfeutrent à l’intérieur des appartements et nous ne croisons personne. La postière, elle aussi, en tenue du pays, est charmante. Elle est fière d’expédier un courrier vers la France. En sortant, je me sens mélancolique et vide… J’aurais aimé être simplement cette petite carte minuscule pour rentrer chez moi.

Même si mes nouvelles ne sont pas représentatives de mon quotidien, je suis contente de les avoir écrites, pensant rassurer ma maman. Mais, j’ai dû leur faire tellement de mal. La souffrance doit être terrible pour eux. Je rentre, donc sans penser, ni aux embûches qu’il peut y avoir sur le trajet, ni aux mauvaises rencontres. On s’arrête même au bazar  acheter des glaces avec mes derniers dinars.

Encore un soir où Abdel ne peut pas venir. Il travaille beaucoup, mais jamais il ne m’oublie. Il me téléphone au moins deux fois par jour.        

Texte@Laura Mare

A suivre !

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Mardi 6 août

Je me suis ennuyée aujourd’hui. J’aimerais tellement qu’un miracle se produise. Si seulement j’étais restée en France... J’ai traîné toute la journée sur le balcon dans ma djellaba violette. Cet appartement est devenu ma prison. Moi qui rêvais de liberté, j’ai tout gagné. Je suis comme enchaînée à la culture musulmane, j’ai l’impression d’avoir connu que cette terre tant je suis imprégnée de cette religion si puissante. Mes parents me manquent terriblement. Que font-ils ? Finalement, je préférais la surveillance de mon père. Je pouvais tout de même bouger à mon aise. C’est au moment où l’on n’a plus rien que l’on se rend compte des bonnes choses et surtout des vraies valeurs. Je voulais écrire à maman pour la rassurer. Je ne l’ai pas fait car je n’ai plus la force de lui dire que tout va bien. Fatima est sortie avec les enfants cet après-midi. Sans rien me dire, elle avait enlevé les fusibles du téléphone. Je m’en suis rendu compte lorsque j’ai voulu appeler Abdel. Ils étaient cachés dans le meuble près de la télévision. Je suis heureuse de les avoir enfin sous la main. Lorsque j’ai pu enfin avoir Abdel, je lui expliqué le geste de sa tante. Il était furieux contre elle et est venu rapidement. Abdel est à mes côtés lorsqu’elle rentre et lui demande des explications. Ils parlent tous les deux en arabe…Je ne comprends pas un traître mot de leur conversation. Ensuite, toujours en colère, il décide de m’emmener dîner dehors. Au fond de moi, je pense devenir un boulet aussi bien pour lui que pour sa famille. Je les comprends car je me suis incrustée dans leur vie sans crier gare et je ne leur en veux pas. Moi aussi, j’aimerais tellement partir de Zéralda. Ce soir, sur mon matelas, je n’ose plus, ni bouger, ni remuer. J’entends Fatima qui se dispute avec son époux. Décidément, elle a du caractère. C’est un sacré personnage.

Texte@Laura Mare

A suivre !

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Mardi 5 août

Fatima nous a envoyés, les enfants et moi, faire des courses au bazar du village. Trop aimable. J’ai le droit de sortir quand ça l’arrange. De toute manière, je devais acheter des cigarettes. C’était ma première escapade jusqu’au bazar. C’est pour dire ! Il faut traverser tout le village. Au moins, cela m’a permis de repérer la poste, si je devais en avoir besoin : elle se trouve juste en face. J’écrirai à maman demain pour la rassurer. Ce magasin je l’appelle le bazar car les rayons sont sens dessus dessous et presque vides. C’est désolant et désespérant de voir ça. Comment peut-on se nourrir en mangeant toujours la même chose ? Fatima est la spécialiste de la chorba. C’est une sorte de soupe avec des pois chiches qui flottent. Je ne peux plus l’avaler. Nous avons tout, chez nous, en France et nous ne sommes jamais contents. Pour les cigarettes, j’ai trouvé. Ce sont des Hoggar. Elles ont un drôle de goût et s’éteignent sans arrêt car le tabac est mélangé à des morceaux de bois. J’ai dépensé plus que de raison en prenant des bonbons en plus et du soda aux enfants. Ils me font rire car ils appellent cela la gazeuse. En passant dans la rue la plus importante de Zéralda, j’ai aperçu un café. Contente de ma trouvaille, je pensais prendre un petit crème. Je n’ai pas pu sous prétexte que ce lieu est réservé aux hommes. De toute façon, la propreté et les mouches m’ont coupé l’envie d’y aller. Rien à voir, là encore, avec nos bistrots. Les tables et les chaises sortent tout droit d’une école. Et ils ne vendent pas d’alcool. Interdit par le Coran. Dans la rue, je m’accroche aux enfants comme à une bouée. Le peu de gens qui circulent, souvent à pied, d’ailleurs, m’effraient. C’est souvent des hommes. Il faut reconnaître que les rares fois où je sors, je m’habille en Française et non en Algérienne. Ils n’ont peut-être aussi jamais rien vu de semblable. Je suis au bled et non dans la capitale.

Ne soyez plus surpris si dans votre gentil quartier français, vous apercevez des Maghrébins assis dehors jusqu’à point d’heure : les hommes et les enfants vivent continuellement à l’extérieur. Il est fréquent de voir des pères de famille discuter entre eux avec leur progéniture sous leur garde. Les femmes, quant à elles, ont d’autres chats à fouetter. Trop occupées à l’intérieur du foyer, et surtout qu’iraient-elles faire dehors ? Que ce soit dans les petits villages que j’ai fréquentés ou bien dans la capitale, c’est la même chose. À une différence près : les jeunes filles, à Alger, s’européanisent. Elles ne portent ni le voile, ni la djellaba.

Fatima m’a laissée tranquille et j’ai pu apprendre l’alphabet arabe avec les filles.

Texte@Laura Mare

A suivre !

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Dimanche 4 août                   

LES AMIES DE FATIMA

J’ai chaud dans cette djellaba. Elle me colle à la peau. Je rêve d’un bain moussant. Nous avons eu de la visite cet après-midi : des amies de Fatima sont venues rencontrer  LA Française. Les nouvelles circulent vite ici. Ça doit être ça, le téléphone arabe ! Elles étaient deux. À peine plus âgées que moi. Elles sont arrivées voilées, et à peine la porte fermée, elles l'ont ôté. J’aurais préféré qu’elles le gardent, car il dissimulait un maquillage outrancier. Ce n’est pourtant pas carnaval à ce que je sache ! Elles m’ont examinée sous toutes les coutures en me posant mille questions sur mon pays. Je répondais évasivement tout en restant sur mes gardes de peur des railleries de ma chère hôtesse. Difficile de les décrire physiquement. Je trouve qu’elles se ressemblent toutes. L’une était relativement agréable avec moi, l’autre plus méfiante. La première est institutrice. (Finalement je peux peut-être travailler ici). Elle m’a expliqué qu’elle était fiancée mais qu’elle ne pouvait se marier car en Algérie il y a la crise du logement. Elle ne souhaite pas vivre dans sa belle-famille comme l'imposent les coutumes. Enfin une qui désire s’émanciper ! Pas de mariage, pas d’habitation. En terre musulmane, les femmes sont obligées de devenir épouses pour trouver un logement ou pour simplement trouver une chambre dans un hôtel. Dans tous les cas, il faut l’autorisation du mari. De plus, elles doivent rester vierges jusqu’au jour J. La deuxième a refusé d’admettre que c’était vrai en me vantant les conditions féminines en terre musulmane. Elle nous a fait comprendre qu’elle avait un moyen pour avoir des relations avec des hommes. Et quel moyen !!! La sodomie ! Elle pouvait ainsi garder librement sa vertu. Le voilà, le fameux prix à payer. Et l’amour dans tout cela ? Nous les Européennes, nous avons besoin de tendresse, de mots tendres. Les musulmanes apprennent dès leur plus jeune âge à être respectueuses et soumises au sexe dit « fort ». Quelle tristesse ! Malgré son agressivité verbale et sa rage, elle m’a fait plus de peine qu’autre chose. J’étais écœurée et triste. Je ne savais plus quoi dire, alors j’ai allumé une cigarette (la dernière de ma cartouche) et elles m’ont regardée comme si j'avais commis l’irréparable. Après leur départ, je suis restée longtemps à songer à ces pauvres femmes qui méritent une vie meilleure.

Il y a une bonne nouvelle. Pour la première fois depuis mon arrivée, je n’ai pas entendu l’imam. Preuve que je m’acclimate au pays. Demain, j’irai acheter des cigarettes car je n’en ai plus. Abdel me manque. Il travaille, mais il va sûrement me téléphoner avant d’aller au lit.  

Texte@Laura Mare

A suivre !

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